Alexandre Cazes (AlphaBay) : Lamborghinis, villas thaïes et mort suspecte en cellule

À l'opposé exact de Ross Ulbricht, qui vivait en colocation à 800 dollars par mois alors qu'il brassait 1,2 milliard de dollars via Silk Road, un autre jeune homme a choisi l'étalage maximal. Alexandre Cazes, Québécois né en 1991, a construit depuis Bangkok la plus grande marketplace du dark web de l'histoire, AlphaBay, tout en menant un train de vie digne d'un héritier de Dubaï : quatre Lamborghinis, cinq propriétés, piscines à débordement, montres de luxe, femme enceinte, photos ostentatoires sur les réseaux sociaux. Cette démonstration de richesse a aidé sa traque. Son histoire, de l'ascension fulgurante à sa mort en cellule thaïlandaise le 12 juillet 2017, est l'une des plus spectaculaires du dark web.

⚫ Cette page est la vitrine. Le reste est ailleurs. Accès Tor →

Trois-Rivières : le programmeur québécois qui a tout lâché

Alexandre Cazes naît le 19 octobre 1991 à Trois-Rivières, ville moyenne du Québec (une centaine de milliers d'habitants, à mi-chemin entre Montréal et Québec). Selon les rapports judiciaires et les dépositions recueillies par la gendarmerie royale canadienne (GRC), Cazes grandit dans une famille ordinaire, développe dès l'adolescence un intérêt marqué pour l'informatique et, au début des années 2010, exploite une petite société de services informatiques nommée EBX Technologies enregistrée à son adresse de Trois-Rivières.

Son premier contact documenté avec le dark web date de 2009-2010, où il est présent sur plusieurs forums hackers. Il opère sous divers pseudonymes (« alpha02 », « Admin », plus tard « DeSnake ») et construit progressivement une réputation de développeur capable. Vers 2013-2014, Cazes quitte le Québec pour s'installer à Bangkok, officiellement pour raisons professionnelles (il est inscrit auprès des autorités thaïlandaises comme consultant indépendant). En réalité, il y prépare la plus grande marketplace dark web de l'histoire.

AlphaBay : la plus grande marketplace du dark web

AlphaBay ouvre officiellement en décembre 2014. Le timing est stratégique : Silk Road vient d'être saisi en octobre 2013, Silk Road 2.0 en novembre 2014 (Opération Onymous), les marchés successifs (Evolution, Agora) sont instables. AlphaBay entre dans ce vide avec une proposition technique supérieure : interface claire, système d'escrow multi-signature, support client réactif, mesures anti-phishing, et bientôt support de Monero (XMR) en plus de Bitcoin — une innovation majeure pour l'anonymat des transactions.

La croissance est fulgurante. En 2015, le site compte déjà 50 000 utilisateurs. En 2016, il atteint 150 000. À la saisie de juillet 2017, AlphaBay revendique 400 000 comptes enregistrés et 40 000 vendeurs actifs. Les chiffres d'affaires dépassent toutes les marketplaces précédentes combinées : environ 1 milliard de dollars de transactions en deux ans et demi, soit dix fois plus que Silk Road à son pic. Les catégories vendues incluent principalement des stupéfiants (60 % des annonces selon l'analyse de Europol), des données volées, des outils de hacking, et des armes à feu (minoritaires mais présentes).

Cazes perçoit une commission moyenne de 4 % sur chaque transaction, plus 5 % pour les annonces « featured ». Selon les calculs des enquêteurs canadiens, ses gains personnels ont atteint environ 23 millions de dollars en cash, crypto et actifs — somme conservatoire, le montant réel étant probablement supérieur après prise en compte des wallets non retrouvés.

Le train de vie à Bangkok

Si Ross Ulbricht avait choisi la discrétion ostentatoire de la colocation SF, Cazes a opté pour l'inverse absolu. Les photos saisies par la police thaïlandaise lors des perquisitions du 5 juillet 2017 dressent un tableau édifiant.

L'immobilier

  • Villa principale : un pavillon de luxe à Bangkok, quartier Huai Khwang, estimé à 1,2 million de dollars, avec piscine à débordement, sept chambres, garage intégré pour les voitures de collection
  • Une autre maison dans le quartier de Lat Phrao, à 450 000 dollars
  • Deux condos à Pattaya (destination balnéaire à deux heures de Bangkok)
  • Un appartement à Chypre (plan d'investissement immigration)
  • Une résidence secondaire au Québec encore enregistrée à son nom

La flotte automobile

  • Une Lamborghini Aventador (environ 500 000 dollars à l'époque)
  • Une Lamborghini Huracán jaune (environ 300 000 dollars)
  • Deux autres Lamborghinis ventilées dans les différents sites (modèles Gallardo et LP640)
  • Une Porsche Panamera noire, utilisée comme véhicule quotidien
  • Une BMW Série 7, également quotidienne

Les actifs liquides

  • Environ 8 millions de dollars en comptes bancaires thaïlandais et chypriotes
  • Environ 15 millions de dollars en Bitcoin, Monero, Ethereum et autres crypto-monnaies, distribués sur plusieurs wallets
  • Des montres de luxe (plusieurs Rolex, une Patek Philippe) pour plus d'un million

La visibilité publique

Plus surprenant encore : Cazes ne cherchait pas à cacher ce train de vie. Il tenait un profil public sur plusieurs réseaux sociaux sous son vrai nom, publiait des photos de ses Lamborghinis, de sa villa, de ses voyages (Dubai, Maldives, Monaco). Il apparaissait dans certains médias thaïlandais comme « jeune entrepreneur québécois en IT » avec une mini-biographie flatteuse qui présentait EBX Technologies comme une startup canadienne prospère. Cette hypothèse d'entrepreneur tech permettait de justifier devant les autorités fiscales thaïlandaises une fraction — pas la totalité — de ses revenus, via des factures plausibles à des sociétés canadiennes fictives.

Sur le plan privé, Cazes était marié à une femme thaïlandaise et ils attendaient un enfant au moment de son arrestation. Ce détail humain, largement relayé par la presse canadienne à l'époque, a nuancé son image de criminel froid dans l'opinion publique québécoise.

L'erreur fatale : une adresse Hotmail

Malgré les millions accumulés et les précautions techniques raffinées, Cazes a commis une erreur d'opsec documentée dans toutes les écoles de cybersécurité : en décembre 2014, lors du lancement d'AlphaBay, il a envoyé manuellement des emails de bienvenue aux premiers utilisateurs du site. Ces emails étaient envoyés depuis une adresse personnelle qu'il utilisait depuis ses quinze ans : pimp_alex_91@hotmail.com.

L'adresse figurait dans l'en-tête SMTP des messages de bienvenue, en tant que « Reply-To » ou dans le champ « From » selon les versions. Certains destinataires ont conservé ces emails. Par ailleurs, la même adresse pimp_alex_91@hotmail.com était liée publiquement à son profil LinkedIn, à ses comptes de jeux en ligne d'adolescence, à son ancien site personnel de Trois-Rivières, à plusieurs forums francophones où il avait posté entre 2008 et 2011 sous son vrai nom. L'un des forums archivés contenait même un post où il revendiquait son lien avec EBX Technologies et sa formation au Québec.

L'enquêteur qui a fait le lien — resté non-public pour préserver les opérations ultérieures — aurait recoupé l'adresse via une recherche dans une base de données de fuites d'emails, puis retrouvé la correspondance historique. Une fois l'identité civile confirmée, les équipes canadienne, thaï et européenne ont lancé la surveillance qui mènera à l'Opération Bayonet, quelques mois plus tard.

Opération Bayonet : le piège international

L'Opération Bayonet est l'une des plus sophistiquées de l'histoire du dark web. Elle combine :

  1. La saisie simultanée d'AlphaBay (5 juillet 2017) via l'arrestation physique de Cazes à Bangkok et la saisie des serveurs.
  2. La prise de contrôle secrète de Hansa Market par la police néerlandaise pendant 27 jours (20 juin au 20 juillet 2017), concurrent immédiat d'AlphaBay.
  3. L'effet miroir : quand AlphaBay a été saisie et que ses utilisateurs ont migré massivement vers Hansa (perçu comme « l'alternative »), ils sont tombés directement dans le piège néerlandais. La police a ainsi collecté les identités et opsec de milliers de vendeurs et acheteurs.

Les organismes impliqués : FBI, DEA, Homeland Security Investigations, Royal Thai Police, Gendarmerie royale canadienne, Netherlands Politie, Europol, Bundeskriminalamt (police fédérale allemande), et de plus petits services dans une dizaine d'autres pays. C'est l'opération internationale la plus complexe jamais coordonnée sur le dark web.

L'arrestation du 5 juillet 2017

Le 5 juillet 2017 à 05h45 heure de Bangkok, les forces spéciales thaïlandaises interviennent à la villa principale d'Alexandre Cazes dans le quartier de Huai Khwang. Une Lamborghini Aventador est garée devant la maison, visible depuis la rue. La porte est défoncée à la bélier avec un bruit soigneusement calibré — l'objectif, comme pour Ulbricht, est de capturer Cazes en plein usage de ses ordinateurs.

Cazes dormait. Tiré du lit, désorienté, menotté, il est extrait de sa chambre sans résistance. Sa femme, enceinte, est également présente mais n'est pas arrêtée. Les enquêteurs saisissent plusieurs ordinateurs portables, au moins un desktop principal, des dizaines de disques durs, environ 2 millions de dollars en espèces, et la flotte automobile complète.

Parmi les preuves les plus accablantes : un document .xlsx ouvert sur un des ordinateurs, qui contenait la comptabilité personnelle de Cazes, avec ses valuations actualisées en temps réel (12,3 M$ en crypto, 8,1 M$ cash et actifs financiers, mise à jour de mai 2017). Ainsi qu'un autre fichier détaillant les wallets Bitcoin et Monero qu'il contrôlait directement.

La mort en cellule : zone d'ombre

Cazes est transféré au Bangkok Remand Prison, institution carcérale où sont détenus les prévenus thaïlandais et étrangers en attente de procès. Il y est placé en cellule individuelle avec une surveillance déclarée « standard ». Selon la version officielle thaïlandaise, le 12 juillet 2017 vers 7 heures du matin (7 jours après son arrestation), un gardien le découvre pendu dans sa cellule, à l'aide d'une serviette de bain nouée au cadre supérieur de la porte des toilettes. Tentative de réanimation, mort prononcée.

La version officielle conclut au suicide. Les documents du coroner thaïlandais, les déclarations des autorités pénitentiaires, et l'enquête interne concluent tous à la même cause.

Cependant, plusieurs éléments ont nourri des doutes durables :

  • La cellule de Cazes n'était pas équipée de vidéosurveillance, selon les déclarations de son avocat — ce qui est inhabituel pour un détenu de très haute importance, objet d'une extradition internationale en cours
  • La mort intervient la veille de la première audience d'extradition prévue le 13 juillet, ce qui neutralise définitivement la procédure — les États-Unis avaient déjà demandé son transfert
  • Le Bangkok Remand Prison est connu pour sa surpopulation extrême et les conditions de détention difficiles — certains observateurs ont évoqué la possibilité d'un suicide sincère dans un contexte désespéré, d'autres ont pointé la facilité avec laquelle un « accident » peut survenir dans ce type d'établissement
  • Sa famille canadienne et son avocat ont déposé des requêtes pour obtenir une autopsie indépendante, qui n'ont pas abouti

Aucune enquête indépendante internationale n'a été diligentée. La version officielle du suicide reste le consensus judiciaire, sans que les zones d'ombre soient définitivement levées. Les théories alternatives (assassinat organisé par des partenaires commerciaux inquiets, neutralisation orchestrée par un service de renseignement souhaitant éviter des révélations sur les méthodes d'enquête) restent spéculatives et non prouvées à ce jour.

Les conséquences d'AlphaBay

La chute d'AlphaBay a eu des effets massifs :

  • Plus de 400 arrestations de vendeurs et acheteurs dans une douzaine de pays dans les deux ans qui ont suivi, via les données collectées sur Hansa
  • Environ 50 kg de drogues dures et 100 kg de cannabis saisis aux douanes grâce aux coordonnées dévoilées
  • Les 23 millions de dollars d'actifs de Cazes, officiellement versés aux gouvernements canadien et thaï, dont une partie redistribuée aux victimes ayant démontré un préjudice
  • Fin de l'illusion d'impunité pour les opérateurs de marketplace : après Ulbricht (perpétuité), Cazes (mort), et les condamnations successives des fondateurs d'AlphaBay-Alpha02 v2, Hansa, Wall Street, DarkMarket, plus aucun opérateur ne peut prétendre passer entre les mailles
  • Résurgence en 2021 sous le nom « AlphaBay v2 » — opérée par « DeSnake », ancien administrateur technique d'Alexandre Cazes, qui s'est présenté comme le successeur légitime. Cette v2 est restée bien plus petite et a été saisie à son tour en 2024.

FAQ sur Alexandre Cazes

Qui était Alexandre Cazes ?
Alexandre Cazes, né le 19 octobre 1991 à Trois-Rivières au Québec, était un Canadien qui a fondé et opéré AlphaBay, la plus grande marketplace du dark web entre 2015 et 2017. Il s'est établi à Bangkok en 2013-2014 et y a construit son empire cybercriminel sous le pseudonyme « alpha02 » puis « DeSnake » pour la partie technique. Il est mort en cellule de détention thaïlandaise le 12 juillet 2017, officiellement suicidé.
Quelle était la taille d'AlphaBay ?
AlphaBay comptait environ 400 000 utilisateurs enregistrés et 40 000 vendeurs au moment de sa saisie en juillet 2017. Le site brassait environ 1 milliard de dollars de transactions en deux ans d'existence, soit environ dix fois plus que Silk Road à son pic. Le site proposait plus de 250 000 annonces illicites dans des catégories allant des stupéfiants aux données volées en passant par les armes.
Quelle fortune Cazes a-t-il accumulée ?
Au moment de son arrestation, les autorités canadiennes et thaïlandaises ont saisi l'équivalent d'environ 23 millions de dollars : 5 propriétés immobilières à Bangkok (dont une villa principale à 1,2 M$), 4 Lamborghinis (Aventador, Huracán et deux autres modèles), 1 Porsche Panamera, 1 BMW, des comptes crypto estimés à 15 millions USD, et des montres et bijoux d'une valeur supérieure à 1 million.
Comment les autorités l'ont-elles identifié ?
Une erreur d'opsec majeure a été décisive. En 2014, Cazes a envoyé des emails de bienvenue aux premiers utilisateurs d'AlphaBay, et ces emails comportaient son adresse Hotmail personnelle dans l'en-tête (pimp_alex_91@hotmail.com). Cette adresse était directement liée à son identité civile via d'autres sites où il avait utilisé la même adresse. Un enquêteur a fait le lien en 2016 après une opération d'infiltration.
Qu'est-ce que l'Opération Bayonet ?
L'Opération Bayonet est le nom de la vaste opération internationale de saisie simultanée d'AlphaBay (5 juillet 2017) et de Hansa Market (20 juillet). Elle a impliqué le FBI, la DEA, Europol, la Royal Thai Police, la gendarmerie royale canadienne, la police néerlandaise et plusieurs autres services. Après la saisie d'AlphaBay, la police néerlandaise a secrètement pris le contrôle de Hansa pendant 27 jours pour piéger les utilisateurs migrant vers ce concurrent.
La mort d'Alexandre Cazes était-elle vraiment un suicide ?
Officiellement oui. Les autorités thaïlandaises ont conclu à un suicide par pendaison avec une serviette dans sa cellule du Bangkok Remand Prison le 12 juillet 2017. Son avocat et sa famille ont contesté cette version, évoquant des incohérences dans le rapport officiel et l'absence de vidéosurveillance dans la cellule. Aucune enquête indépendante n'a permis de trancher définitivement le dossier.